Amazones au cirque: secret de selle

Nouvelle selle des écuyères et naissance de l'amazone de cirque dans les années 1830

Sur quoi est fondée la soudaine apparition des amazones de cirque à la Restauration ? Retour sur un "détail" technique déterminant: la troisième fourche de la selle des amazones et son rôle dans la définition d'un nouvel éventail de prouesses sur piste, tremplin d'un répertoire artistique et de nouvelles égéries.

Ce que le cirque à apporter à l'équitation touche aussi l'équitation féminine. En dehors du monde équestre, et même en son sein d'ailleurs, il est une information quasi confidentielle au sens où on ne trouve pas à proprement parler d'ouvrages ou de traités venant assoir ce qui cependant a été une révolution dans l'art et la manière de monter pour les femmes sous la Restauration. En effet, il est très rarement fait mention du fait que Baucher et Pellier ont élaboré une selle avec une troisième fourche pour offrir une plus grande stabilité aux cavalières montant en amazone. Et ce serait vraisemblablement cette selle qui a permis aux amazones de cirque d'exploiter des ressorts jusque là trop risqués ou impossibles sans l'appui de cette troisième fourche.

Jules-Théordore Pellier (1830-1904) le rappelle dans son ouvrage paru en 1897 (voir l'extrait, infra). Il rend là un hommage précis à la contribution de son père, Jules-Charles Pellier (1767-1846) et de François Baucher (1796-1873), rappelant que les deux écuyers, ont collaboré bien au-delà de leur aventure entrepreneuriale pour établir un manège commun. Ils ont croisé et confronté leurs méthodes, leurs enseignements, et ont aussi fait évoluer les techniques par le biais d'artefacts qui déterminent la posture, les équilibres, les appuis et donc les possibles manoeuvres, prises et reprises, voire tous exercices à cheval, en faisant évoluer, notamment, la selle de l'amazone.

La troisième fourche qu'ils élaborent et font réaliser sur la selle de l'amazone n'est pas seulement un accessoire de confort. C'est en effet un appui qui permet de "consolider la tenue" tout en offrant plus de contact à la jambe de l'écuyère sur le cheval en permettant de concentrer les forces a fortiori le maintien et en même temps les appuis progressifs.

Quelles étaient les considérations à la source de leur "invention" d'une troisième fourche ? Equitation de manège ? Equitation d'exterieur ? Qu'en pensaient les écuyères ? Dans quelle mesure cette nouvelle selle a permis d'explorer des exercices impossibles jusqu'alors ? Quelles que soient les réponses que seules des recherches plus approfondies permettraient éventuellement d'apporter, il n'en reste pas moins que cette nouvelle selle a accompagné le demi-siècle durant lequel les amazones du cirque ont marqué la programmation en imposant progressivement une entrée incontournable, pendant des prouesses de Haute école de l'écuyer, et autorité définitive de l'écuyère en piste à même de postures inégalées par les hommes.

 

En effet, testée d'abord au manège poru la formation et le travail avec leurs élèves, il n'est pas anodin que ce soit au cirque et plus tard dans les hippodromes, que les exercices des amazones ont pu dépasser présenter des prouesses qui ne concerne plus l'équilibre de la voltigeuse mais bien les exercices imposés à la monture.

Avec l'évolution des exercices des amazones de cirque, la femme, quelle que soit la dimension genrée que l'on attribue au rôle de chacun a, particulièrement à cheval, une place sur la piste tout aussi prompte à lui ouvrir les portes de la gloire et de la renommée pour une pratique de l'équitation de haut niveau, reconnue, applaudie voire légendaire. 

 

Surtout, avec l'entrée, en 1833,  de Caroline Loyo qui fait ses débuts au Cirque d'Été en amazone sur une selle à trois fourche, on voit une nouvelle fois, combien le cirque a servi d'espace de monstration et de démonstration des théories de Pellier et Baucher, mises en application et présentées au-delà de la sphère des experts du manège, auprès du public au sens le plus large du terme, sur la piste. Le cirque du XIXe siècle est bel et bien l'espace où les nouvelles pratiques, les nouveaux accessoires, les nouvelles techniques équestres sont expérimentées, s'entremêlant au divertissement et au spectacle, conférant à ces établissements une place déterminante dans la diffusion et la transmission des savoirs et des pratiques équestres.

selle amazone 3e fourche.png

La troisième fourche

Les deux fourches du haut maintiennent la jambe droite. La troisième fourche vient caler le haut de la cuisse gauche. Elle recouvre le haut de la cuisse et peut être orientée pour s’adapter à la taille et la posture de la cavalière. Une foisl’orientation de la fourche choisie, elle peut être bloquée par un cran d’arrêt. Alors que le pied est dans l’étrier, la jambe de la cavalière est maintenue par ce butoir qui permet de tenir l’appui et la posture au galop, en saut d’obstacle ou pour certaines figures. 

Extrait

CHAPITRE XIII 

SELLE ÉPOQUE LOUIS-PHILIPPE 

Nous arrivons à l'innovation de la troisième fourche, époque 1830. C'est la fourche qui se trouve sur le petit quartier de gauche, elle est placée immédiatement sous la seconde fourche (...). 

Jusqu'à présent les dames, comme nous l'avons déjà démontré, n'avaient pour se maintenir en selle aucun point d'appui, elles étaient pour ainsi dire posées sur le siège, et la plus petite surprise devait leur faire perdre l'équilibre. La plus habile cavalière n'était jamais à l'abri d'une chute, elle n'était même pas assez solide pour lutter contre des secousses relativement minimes, à plus forte raison quand il s'agissait d'écarts, de bonds, de cabrades ou de ruades. Aujourd'hui, en appliquant le genou gauche sur la selle, en mettant la cuisse en contact serré avec la troisième fourche, en rapprochant le pied droit de la jambe gauche, une personne est accrochée et peut résister longtemps aux mouvements les plus désordonnés de sa monture. 

En 1832, j'ai déjà constaté dans un autre ouvrage que c'est mon père qui a imaginé d'ajouter à la selle de dame une troisième fourche, pour retenir la jambe gauche et l'empêcher de remonter dans les mouvements brusques du cheval. Cette troisième fourche a été d'un si grand secours que c'est depuis son invention que l'on a pu voir dans les cirques les femmes montant des chevaux de haute école, supportant les secousses violentes des sauts d'obstacles et les airs relevés des sauteurs dressés. 

Pendant longtemps en France, et surtout en Angleterre, on a été hostile à l'emploi de la troisième fourche, sous prétexte qu'elle pouvait être dangereuse en cas de chute. C'était une erreur, les deux fourches placées sur l'arcade sont bien plus saillantes et sujettes à accrocher les jupes que celles que l'on place sur le côté. Ce serait un mauvais calcul de chercher à éviter un accident relativement très rare en supprimant un point d'appui si utile en exposant ainsi les dames à des chutes fréquentes et certaines. 

Les Anglaises ont fini par reconnaître l'utilité de la troisième fourche ; aussi elles ne se servent que des selles qui en sont munies. 

Son usage est devenu en peu de temps général, comme le prouve un article de M. Léon Gatayes rendant compte de l'Exposition universelle de 1855 .Après avoir parlé des anciens harnachements, M. L. Gatayes ajoute : « Il est vrai que les sages palefrois, les tranquilles haquenées à douces allures d'amble du bon vieux temps, ne bondissaient pas comme les fiers coursiers de nos amazones modernes; mais maintenant celles-ci peuvent résister aux bonds les plus violents, non plus par la souplesse et les flexions des reins, comme cela se pratiquait il y a vingt-cinq ans avec la selle à deux fourches et pour de légères réactions seulement, mais par les points de contact et les pressions sur la troisième qui a été ajoutée depuis. Et il faut remarquer que, même sans l'emploi de la force, sans pression aucune, cette troisième fourche consolide déjà naturellement la tenue, en maintenant avec solidité la jambe gauche, toujours arrêtée dans ses moindres'déplacements.

 

Inventée en 1832 par un habile écuyer (l'éminent professeur qui dirige et a donné son nom au magnifique et célèbre manège Pellier), la selle à trois fourches est devenue d'un usage général, non seulement en France, en Angleterre, mais dans le monde entier; on n'en voit pas d'autres et il y en a de tous les pays à l'Exposition". 

Ayant été pendant plusieurs années, à partir de 1831, associé avec mon père, M. Baucher, oubliant peut-être les travaux faits en commun, a écrit dans son dictionnaire à propos de la troisième fourche : « La troisième fourche appliquée aux selles de femme est encore de mon invention. Elle donne à l'amazone une solidité à l'épreuve de tout mouvement brusque ou violent, elle remplace les genoux du cavalier et donne à la femme une sûreté morale qu'elle n'aurait jamais pu avoir sans le secours de cette troisième fourche qui est aujourd'hui sanctionnée unanimement. » Sans vouloir renouveler une discussion qui date de loin, et dont les deux antagonistes ne sont plus de ce monde, disons que certainement nous devons la découverte de la troisième fourche à l'heureuse collaboration de mon père, un écuyer artiste de premier ordre, et de M. Baucher, un écuyer savant qui a fait époque. 

La première écuyère de haute école qu'on ait vue dans les cirques fut Caroline Loyo, élève de M. Jules-Charles Pellier. Elle débuta brillamment au Cirque Olympique du boulevard du Temple, vers 1833, sur un cheval d'origine arabe nommé Mamouth, dressé par son professeur et avec une selle à trois fourches. 

 

in Jules - Théodore Pellier, La selle et le costume de l'amazone : étude historique et pratique de l'équitation des dames, Paris, J. Rothschild, 1897.

Antoinette Lejears

Soeur de Paul Cuzent, célèbre écuyer voltigeur, de Armantine écuyère voltigeuse et de Pauline Cuzent  célèbre écuyère de Haute école, Antoinette Lejears est le modèle de Pradier pour la sculpture de l'amazone qui orne le fronton du Cirque des Champs Elysées (construction en dur de 1841). Les Cuzent avaient rejoint la troupe des Franconi en 1835 au Carré Marigny où les jeunes femmes apparaissent encore sous le nom de Jolibois. C'est là que Antoinette rencontre son mari, Lejears lui-même écuyer (voir Almanach des spectacles de 1835, p. 68). 

Une série d'assiettes Creil et Montereau reprend cette représentation à l'identique de cette  lithographie témoignant du succès de la diffusion de ce portrait équestre de l'amazone dans les Dames Colonels.

Les Dames Colonels est un tableau équestre présenté au Cirque des Champs Elysées avec 10 écuyères, en uniforme de hussards, montant en amazones. 

Antoinette Lejears Cirque des Champs ELysées Amazone

Au sujet des Ecuyères de Haute école voir aussi:

Ecuyers et Ecuyères.
Histoire des cirques d'Europe (1680-1891)

1893
Baron de Vaux
C. Tourre-Malen
"L'art des écuyères au 19e. Transgression ou reproduction des stéréotypes de genre ?"
in
Ethnologie française
2016

Femmes au cirque, du dressage au domptage:

"Quand les femmes entrent en piste! Domptage et émancipation féminine au passage du 19e au XXe siècle", in Horizons Théâtre 2017
C. Foucher Zarmanian